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Éric Corne, Paysages à la découpe par Guy Tortosa
19 octobre 2015
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« Ce que signifiait jadis l’Être se dresse d’ores et déjà comme une chapelle entre des gratte-ciel, ou comme une preuve de l’existence de Dieu au milieu d’un listing informatique » Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire
(1)
L’exposition commence par une vidéo de l’effondrement d’une barre dans la banlieue parisienne de l’autre côté de la tranchée ou de la saignée du périphérique. Cela se passe à Ivry-sur-Seine, scénario en temps réel de la chute du mur, répétition du film de l’histoire sur l’écran du réel : la barre, le mur ; effondrement des espoirs, de l’élévation, des hiérarchies, de la verticalité; mise en tas et non plus seulement « à plat » de l’« Être », de la pensée, du tableau, de l’architecture, de tout le projet moderne ; essai d’une contre-forme, d’une post-forme, de la contre-réforme de la modernité, essai de déformation, de déconstruction de la postmodernité, par la poussière.

Déjà, des terrassements ont eu lieu : « Christ mort » (Holbein, Mantegna), « Jockey blessé » (Degas),  etc. « Histoire de l’œil », histoires d’éternels retours. Faibles rayons de savoir dans la salle de projection du corps. Ici le seuil, le lieu, la ville, le prétendu accès au logement du corps comme de l’esprit a été mis en tas, en flaque, en vacarme, en fumées. Le support, la surface, le socle, le tableau ont pu s’imaginer eux-mêmes comme ça, comme tas, en hommage à d’autres œuvres, de Serra, de Smithson, d’Heizer, de Matta-Clark, d’Haus-Rucker-Co, de Sarkis, de Ruthenbeck ou de Gasiorowski: tentatives pour voir si « quelque chose », un « nouveau monde », pourrait sortir de « rien ». (2)

À gauche comme à droite, la catastrophe a eu lieu, elle a presque été fêtée, elle fascine, elle rapporte, elle fait l’objet de toutes les attentions de la part des marchands d’art, d’armes et de sommeil. « Esthétique du chaos », politique du pire, élévation (creusement) des « ruines à l’envers » (3). « Le Futur est obsolète » (4). La marge n’existe plus, annulée dans son état d’idéal mensonge : l’horizon, la banlieue, la périphérie, l’avant-garde. Retour au centre, au palais, au « centre vide » (Barthes, Smithson). Salut nazi (Anselm Kiefer)(5). Re(con)naissance du danger. Big Bang.

Paroles de Pierrot le fou, épitaphe du Corbusier. Corps bu noyé dans la Mare. « Tombe » : histoire de chu(chot)te(r):

« Elle est retrouvée !
Quoi ? L’éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil » (6)

Voila… Présent, le visiteur passe, déjà il est « passé » par le livre, par la citation, par la vidéo, par le souvenir (7). Étranges mots de « ville » et de « vidéo ». Incontournable, la convention : la fenêtre, le tableau. « Voyant », révolté, assassiné ou simplement né (né assassin), le poète s’en est allé, emporté, terrassé aussi, comme nous à présent, non pas du dérèglement de tous ses sens, mais d’avoir « succombé » au luxe, à la propagande, de n’avoir pas v(oul)u (voir) les fusils et les bombes toujours si nombreux derrière les rêves…

« Enfin, Ô bonheur, Ô raison, j’écartais du ciel l’azur qui est du noir » (8). L’exposition peut reprendre, l’histoire se répéter, le soleil se lever dans les couleurs des fumées d’usines (Antonioni, Désert rouge) et le tourniquet du présent. Hallucination. Beauté effrayante du réel impensable, incroyable. Bosch, Goya, Munch, Pasolini, Gitaï : « pas de possibilité de rencontre (…) pas même une rencontre de caractère moralement négatif, dramatique, scandaleux, comme celui qui existe entre quelqu’un qui achète un être humain et celui qui est acheté !» (9)
Elle est retrouvée, quoi? La peinture, c’est la couleur mêlée à la lumière. La peinture, le soleil et les oiseaux, de nouveau tout entier à leur révolution. Paysages politiques, paysages composés, natures à moitié mortes. (Re)constructions, tableaux didactiques, ex-voto, « beats », « trips » : (re)présentations de champs, de forêts, de cultures. Silence d’avant les tempêtes. « On ne voyage pas ». Mirages de la prospérité, du désert (Oman, Bahreïn, Qatar, etc.). Après les bombes, le Roundup®, après les champs, le « blé », après le pétrole, les gratte-ciel, après l’eau, les fontaines, les piscines. Bacs à sable, « orgasmes sexuels monstrueux» (10) : fontaines, climatisations, silos à grain, billets « verts ». « Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! » (11). Retour au passé via les tours, les « barrages » et les pylônes qui transportent l’énergie transformée des rivières pour éclairer des lotissements et des « barres » dont les habitants parfois devenus SDF ne se souviennent plus du temps où, avant d’être soldats, ouvriers et chômeurs, avant d’échouer sur les champs de bataille des nouvelles « campagnes » électorales, déjà pauvres, ils étaient pay(s)sans.

Fini les catégories, fini les différences entre le centre et la périphérie, le rêve et le cauchemar, la « nature morte » et le « paysage ». Paysages postmodernes, transgenres, composés, paysages hallucinés, Vista®, politiques, paysages à la découpe. Définition même du paysage : un objet et un sujet, du réel et de la représentation, un magasin de marchandises (12), un tableau dans lequel on est déjà avec le corps et par l’esprit: l’oeuvre (d’art) totale, (répétition)  générale, (Euro)land, earth(work), la cité-jardin (planétaire), le foutoir.

Emballement de la mémoire. Hypermnésie. Superposition. Del, coupé, collé. « Tout va bien ». Comme dans un film de Charles Laughton, de Robert Smithson, de Philippe Parreno et de Rirkrit Tiravanija (13), comme dans un tableau de Fra Angelico, du Douanier Rousseau ou de David Hockney, comme dans un poème de Boris Vian, de Jacques Prévert ou de George Perec, comme dans une photographie de Claire Chevrier ou de Massimo Vitali : un oiseau, une décharge, une maison, un lapin, « un bel aérateur », des baigneurs, « un avion pour deux » (14), « quatre fossoyeurs » (15), une centrale nucléaire, une bibliothèque , des « fiches-cuisine » (16) des montagnes, une croix gammée, un prêtre, un miracle…

Impression soleil couchant : on touche à l’« essence »… Images pour une religion laïque et progressiste, cyniquement modifiée. Religion quand même. Congestion paisible de la postmodernité. État des choses. All over (17) ou overdose (Janis Joplin). Extase ou catastrophe. Corps-texte planétaire. Au-delà des limites : «Sublime, forcément sublime » : « que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique » (18). La vérité, c’est qu’entre Peter Sloterdijk et Pasolini, entre le nihilisme optimiste de l’« Essai d’intoxication volontaire » et l’humanisme pessimiste de « L’article des lucioles » dans lequel l’auteur de Salo fait coïncider la montée du « fascisme démocrate-chrétien » avec l’apparition de la pollution atmosphérique (et la « disparition des lucioles »), celui qui recopie les pages des journaux d’« actualité » et qui ne se lasse pas de recopier de même les « détails » de l’art, catastrophique et beau, qu’on nomme la peinture (Church, Bonnard, Bacon, Morley, etc.), ne peut pas choisir. C’est sa condition. C’est la mienne aussi.

Alfortville, lundi 26 mars 2007

  1. Peter Sloterdijk, « Sur l’interprétation philosophique de l’artificiel », Essai d’intoxication volontaire, Hachette littératures, coll. Pluriel, 2001, pp. 223 à 234.
  2. Peter Sloterdijk, op.cit
  3. Robert Smithson, « Une visite aux monuments de Passaic, New Jersey », catalogue de l’exposition Robert Smithson, le paysage entropique, 1960/1973, Musées de Marseille/RMN, 1994, pp. 180 à 183
  4. Robert Smithson, op. cit
  5. Anselm Kiefer, Besetzungen (Occupations), 1969 : « La première exposition de Kiefer consiste en une série de photographies de lui en culottes et bottes nazies, en train de faire le salut Sieg Heil sur différents sites européens (…) en référence au peintre romantique Caspar David Friedrich ; mais Kiefer a substitué au promeneur en contemplation mystique devant la mer de nuages un nazi absurde et solitaire, comme lui vu de dos. », extrait de « Der Holzweg, la traque à travers bois », Simon Schama, Le Paysage et la mémoire, Paris, Seuil, 1999, pp. 142 à 143.
  6. Arthur Rimbaud, « Une saison en enfer », Une saison en enfer, in Poésies, Poésie/Gallimard, p.144
  7. sur l’homonymie ou synonymie entre « passé » et « passer » mais aussi entre « passages » et « fragments », (re)lire Paris, capitale du XIXème siècle, Le Livre des passages de Walter Benjamin en songeant à la place que, dans ce chef-d’oeuvre (in)achevé, l’auteur donne involontairement à la question du passage comme « fragment »…
  8. Arthur Rimbaud, op. cit.
  9. Pier Paolo Pasolini, « Note 41, Achat d’un esclave », Pétrole, Gallimard, collection NRF, 1995, p. 178
  10. Robert Smithson, op. cit.
  11. Arthur Rimabud, « Contes », Illuminations, in Poésies, Poésie/Gallimard, p.160
  12. Roland Barthes, « Le monde-objet », Essais critiques, Points Seuil, Essais, pp. 22 à 31, 1964 : « Voyez la nature morte hollandaise : l’objet n’est jamais seul, et jamais privilégié ; il est là, et c’est tout, au milieu de beaucoup d’autres, peint entre deux usages, faisant partie du désordre des mouvements qui l’ont saisi, puis rejeté, en un mot utilisé. » (op. cit. p.23)
  13. Philippe Parreno & Rirkrit Tiravanija,  Stories are Propaganda, film/installation, galerie Air de Paris, Paris, 2006
  14. Boris Vian, « La Complainte du progrès », 1955 : « Un frigidaire // Un joli scooter // Un atomixer // Et du Dunlopillo // Une cuisinière // Avec un four en verre // Des tas de couverts // Et des pell’ à gâteaux // Une tourniquette // Pour fair’ la vinaigrette // Un bel aérateur // Pour bouffer les odeurs // Des draps qui chauffent // Un pistolet à gaufres // Un avion pour deux // Et nous serons heureux…. »
  15. Jacques Prévert, « Inventaire », Paroles, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1992, p.131 : « Une pierre // deux maisons // trois ruines // quatre fossoyeurs // un jardin des fleurs »
  16. Georges Perec, Penser/classer, Hachette, Paris, 1985
  17. Pour rappel : avec des oeuvres comme Asphalt rundown (Rome, 1969), Robert Smithson instruit une critique puissante de la dimension  narcissique et marchande de l’abstraction lyrique au profit de la prise en compte de l’environnement comme sujet et  autre critique globalement ignorés par le système de la mode et du marché.  support d’un « autre » art et d’une
  18. Marguerite Duras, Le Camion, Éditions de Minuit, Paris, 1977,  p. 25