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Entretiens avec Patricia Dorfmann Paris le 30 octobre 2011
19 octobre 2015
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Patricia Dorfmann
Night Studio est ta prochaine exposition à la galerie (notre 3ème collaboration).
Tu as choisi de rendre hommage à Eugène Leroy, pourquoi ?
Eric Corne
J’ai une grande admiration pour cet artiste, il m’a montré les possibles de la peinture, sa forme et sa sensibilité. C’est aussi le centenaire de sa naissance, c’est une manière de lui rendre hommage et de le remercier.
P.D.
Quelle relation entretiens-tu avec Eugène Leroy ?
E.C.
Dans les années 80, quand j’étais aux beaux-arts de Tourcoing, nous étions à ce moment-là dans un désert de peinture, et je crois que c’est en allant dans l’atelier d’Eugène Leroy à Wasquehal que mon obstination dans la peinture s’est formulée, tant dans les discussions que nous avons eues que face à son oeuvre. Depuis, elle ne m’a pas quitté. En tant que commissaire, je l’ai exposée au Plateau, au musée Berardo, à Varsovie, au Brésil et ainsi j’ai encore plus plongé dans sa peinture. Il est pour moi avec Edvard Munch, Otto Dix, Felix Nussbaum, Alberto da Veiga Guignard, Philip Guston, Andrew Wyeth, Francis Bacon et bien sûr Picasso et Matisse, mes figures tutélaires de la peinture dans cette période entre expressionnisme et réalisme. Et plus près de nous, Neo Rauch, Paola Rego,
Bernhard Martin et bien d’autres encore, mais aussi David Lynch dans l’ensemble de son oeuvre.
P.D.
Qu’est-ce qui te fascine chez Eugène Leroy ?
E.C.
C’est la question de la lumière et de la densité de la peinture où comment il a su rendre par la matérialité de la peinture, l’immatérialité et l’immanence. Voir une peinture d’Eugène Leroy, c’est en faire l’expérience comme pour Rothko. On n’y voit rien au premier abord et peu à peu un monde insoupçonné se découvre qui ne se limite pas d’ailleurs aux figures qu’on peut percevoir.
P.D.
Ne trouves-tu pas que la peinture d’Eugène Leroy est physique voir sensuelle ?
E.C.
Il y a une émotion toujours renouvelée du corps, de vouloir saisir la vie. Il y a de la sensualité dans ses oeuvres.
P.D.
Est-ce que tu te sens proche de cet aspect ?
E.C.
La dimension sensuelle est importante dans ma peinture. C’est vrai que j’essaie de retenir l’intensité de l’amour physique qui est un point de l’indicible, de l’intime. Il y a toujours dans mes toiles, un monde près de l’écroulement, à la dérive où des récits se croisent. Une tension de récits contradictoires entre la ruine, la violence, le danger, la séparation et cette énergie sexuelle où se mêle le désespoir et l’espoir. Le nu est toujours en effraction avec le paysage.
Ce dernier l’abrite, mais ne fait pas corps avec lui.
La figure humaine séparée de ses vêtements devient aussi intemporelle que les paysages.
Eugène Leroy a réussi cette fusion colorée ou la peinture devient elle-même paysage et embrasse les corps.
La visée impossible du tableau est de nous convertir de voyeur (car on ne peut se convaincre que les « choses » nous regardent) en être regardé. Les scènes d’amour nous mettent en position de voyeur et c’est cette tension que je cherche entre ce moment fulgurant et ce temps plus long que nécessite le pèlerinage de l’oeil pour entrer dans la peinture, pour y trouver sa propre émotion. Les scènes d’amour seraient comme un sphinx qui interdit l’entrée dans le
tableau. L’artiste, le peintre est toujours un metteur en scène, il recherche une coïncidence entre ses images mentales faites de mémoire et d’amnésie et celles du monde extérieur. Se découvre ainsi un monde passé, présent et futur où toute logique est absente à l’image du monde inintelligible dans lequel nous évoluons.
P.D.
Dans ta peinture, les scènes, les couleurs se côtoient apparemment sans relation ?
E.C.
Je cherche l’éblouissement ou une sorte d’aveuglement, c’est pour cela que dans certaines peintures, les couleurs sont très vives ou alors ce sont de scènes nocturnes, un monde d’ombres où le soleil se tait.
P.D.
Quelles sont tes inspirations qui reviennent le plus ?
E.L.
Mes nombreux voyages, et particulièrement ceux au Brésil, m’ont complètement envahi. C’est sûrement ces territoires aux émotions complexes que j’essaie de retenir.
P.D.
Ton oeuvre me semble proche de la littérature aussi.
E.L.
Si elle se nourrit de beaucoup de peintures comme je l’ai dit au début, je lis beaucoup, c’est évident que cela réapparaît. Mes tableaux sont comme des poèmes. Je me sens très proche de la poésie de E.E.Cummings. Chez lui aussi, l’amour structure sa poésie.
P.D.
J’ai aussi envie de te parler de musique ?
E.L
La musique, c’est vrai, j’écoute beaucoup de musique rock et punk aussi. Cette violence et cette déstructuration sont importantes pour moi. J’y puise mon énergie. La musique crée un espace autour de moi. Important aussi le Liebestod de Wagner.
P.D.
Tu fais aussi des vidéos ?
E.C.
Je crois que je travaille comme un peintre avec mes vidéos dans lesquelles je superpose des moments en images mouvement.
P.D.
Comment t’inscris-tu dans le champ contemporain aujourd’hui ?
E.C.
J’ai de la chance aujourd’hui d’avoir de nombreux amis artistes particulièrement dans la jeune génération avec qui je suis en harmonie. Nous nous soutenons et comprenons mutuellement notre travail. Ces échanges sont fondamentaux pour moi.