Textes d'Eric Corne / Eric Corne's texts
Chère Thu Van,
12 décembre 2015
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Retour de Belgrade. Souvent nos discussions nous enchaînent vers les Balkans ou le Caucase, j’ignore les raisons profondes de nos inclinations vers ces pays. Nous aimons peut-être nous perdre dans ces espaces où la vérité se travestit sous la litanie des ou bien, ou bien, et où même si la menace des bourreaux s’infiltre dans les gestes, elle ne persuade pas les visages à renoncer à la beauté. Nos certitudes s’étouffent dans les cendres du temps des assassins. Vos œuvres depuis le premier jour où je les ai découvertes m’ont touché par leur perpétuelle mise à distance; elles sont des échappées et des découpes d’indétermination face à l’origine et au sujet des images. Il vous faut courir, vous cogner s’il le faut, mais toujours révéler la lumière, même là où le soleil se tait.

Etalement de vos oeuvres, où le persistant mystère de la disparition ou de l’apparition des êtres ou des choses dessine les intervalles des formes — celui de l’espace du visible. Vous livrez des points de suspension, votre ligne d’horizon où l’ici, qu’il soit vu de Paris ou de Sarajevo, côtoie Saigon ou Grozny. Pour cela, vous fouillez les images, les trans-formez jusqu’à ce que contours et détours se solidarisent en formes sensibles (immatérielles et en contraction de temps et de lumière). Je pense à votre vidéo d’une image filmée déchirée par les impulsions de lumière, elle nous montre dans un même mouvement le hors-champ, le hors-cadre et le hors-sujet voire l’abstraction de l’attentat d’Akhmad Kadyrov au stade Dynamo de Grozny, le 9 mai 2004 — l’épaisseur de la tragédie se révèle.

Un « hors-de-soi (ou le dehors) qui est abîme et extase, sans cesser d’être un rapport singulier » écrit Maurice Blanchot. Je poursuis avec Samuel Beckett: « Nous sommes tous innocents de tout ce bruit, autour de rien, pour rien, de cette longue offense au silence où chacun baigne ».

L’existence à travers vos projets devient ainsi imprégnation d’espace où nous nous montrons aux choses autant qu’elles se montrent à nous. La terre vue d’en haut, libre de toute réminiscence se livre dans un continuum d’intensité et d’éternité où le regard n’est qu’une entaille superficielle dans ses plis sourds.

Recevez, chère Thu Van, ces quelques lignes, ces tracées et ces détours ; une œuvre n’est jamais contenue, elle nous submerge.

Se distancer des choses au point d’en estomper maints détails, d’y ajouter beaucoup de regard, afin de les voir encore — ou bien regarder les choses par le biais d’un certain angle — ou bien les placer de telle sorte qu’elles ne s’offrent que dans une échappée — ou encore les considérer par un verre colorié ou à la lueur du couchant — ou enfin leur donner une surface, un épiderme qui ne soit tout à fait transparent.

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir.

Eric Corne,
25 février2006