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Traverser à la nage par Yannick Haenel
9 décembre 2015
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La couleur, c’est l’honneur : cette phrase, Éric Corne la prononce dans son atelier. C’est un matin de juin, à Paris. La lumière ruisselle à travers les vitres, c’est un débordement de clarté. Il me montre ses toiles. Il y a des rouges, des orange, du vert, du rose. Il y a des maisons, des oiseaux, des avions, des corps criblés de coups de couteaux, un fleuve qui déchire l’espace. Une catastrophe a lieu, elle n’en finit pas d’avoir lieu. Qui est cet homme qui tient un revolver ? Quel est ce crime qui semble commis à chaque instant ? Il y a des nuages verts dans un ciel orange, un fleuve qui torsade comme un serpent dans le jardin du monde. Il y a, dans chaque tableau, l’intensité d’un massacre, ce massacre est immobile, il semble réversible.

C’est vrai, Éric Corne a raison : la couleur, c’est l’honneur. Seules les couleurs résistent, les couleurs fondent, elles disent un désastre et en même temps elles fondent : autrement dit elles sont politiques. Sans rien affirmer, les couleurs proposent ici, ce matin, dans cet atelier, un jaillissement éthique. Comme si l’instant connaissait son propre désir, comme si la respiration était une victoire. Je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une victoire. Les couleurs, c’est ce qui refuse le cadavre — la substance morte du nihilisme. C’est ce qui rend au monde sa splendeur ; c’est ce qui lui propose une splendeur possible. L’injonction des couleurs est tragique : il ne s’agit pas de rendre le monde plus beau, je ne pense pas que la peinture d’Éric Corne se satisfasse de cette pauvre injonction humaniste. Il ne s’agit pas non plus de faire beau : il s’agit d’autre chose, peut-être de cet exorcisme qui est en jeu depuis des siècles dans l’histoire de l’art, et en relance indéfiniment le geste. Alors, j’ai dit à Éric Corne la phrase de Rilke : « La beauté est le commencement de la terreur que nous sommes capables de supporter. » C’était comme un sésame. On a souri tous les deux, Éric Corne a mis de la musique, et m’a montré un nouveau tableau.

En arrivant, tout à l’heure, je me demandais : par où vais-je entrer ? Et puis tout de suite, en passant le seuil de l’atelier, j’ai vu les couleurs. C’est par elles que je suis entré. Ou alors c’est elles qui sont entrées. En tout cas, une entrée a eu lieu. Les couleurs, c’est l’entrée. Les couleurs se parlent, elles accomplissent des formes qui découvrent des intensités.

Assis sur une petite chaise, face aux tableaux qu’Éric Corne fait coulisser le long du mur, j’ai commencé à voir des reprises, des écarts, une nuance qui vient grimacer, une autre qui sourit, et surtout cette manière qu’ont les couleurs, chez Éric Corne, d’être robustes, de se coller inexorablement à leur contour, comme ce personnage excentrique dont les jambes sont des murs. J’ai noté sur mon cahier : Des jambes faites en mur. Peut-être que pour Éric Corne les humains ont des jambes qui les empêchent d’avancer : des jambes de murs. En tout cas, c’est ainsi qu’il les peint : murés dans leurs jambes. Lourdeur des humains. Je me suis dit ce jour-là qu’il avait raison : les humains ont les jambes lourdes, ce sont les jambes de l’absence de vie.

Et puis les humains ne sont pas vivants parce qu’ils sont des criminels. Il faudrait inventer le verbe criminer. C’est parce qu’ils criminent, et qu’ils ne font que ça, à chaque instant, que les humains ne sont pas vivants. Nietzsche a raconté la mort de Dieu : ce sont les hommes qui l’ont tué, et le récit de ce meurtre ne suscite que le rire. En un sens, ce qu’expose la peinture d’Éric Corne, c’est le monde des rieurs de la mort de Dieu.

Dans les peintures d’Éric Corne, un homme assiste à une scène de catastrophe, il est figé. Peut-être son attitude a-t-elle rendu possible la catastrophe. Ou alors, la catastrophe consiste en cela que le monde se déroule sans que les humains y puissent quoi que ce soit. Soit ils observent, et sont indifférents. Soit ils participent, et sont criminels. Entre l’indifférence et la criminalité, la différence est minime ; cette différence est peut-être l’objet même de l’art. Je me dis : si l’art existe, s’il persiste à s’affirmer comme quelque chose plutôt que rien, c’est qu’il opère dans la différence entre le crime et la passivité. Ce qu’on voit palpiter dans les couleurs d’Éric Corne, c’est une histoire possible, une histoire qui se brise tout en étant possible, une histoire qui ne renonce pas à son récit, et qui reprend là où Nietzsche a laissé l’humanité des rieurs de la mort de Dieu : dans l’insensé, dans l’insensibilité, dans la négation. Comment faire un saut hors des meurtriers, c’est l’interrogation qui jaillit des tableaux d’Éric Corne. Sa peinture est une affirmation interrogative, comme tout grand art. Elle sait quelque chose, mais la beauté de son savoir vient qu’il doute. Ce savoir ne peut se dire que sous une forme sans abri, une forme qui s’expose à sa propre impossibilité.

Faire un saut hors des meurtriers : c’est l’injonction dont nous héritons en héritant d’un monde envoûté par l’extermination. Dans certains tableaux d’Éric Corne, un homme se dresse, un couteau à la main. Est-il animé par la destruction ou l’autodestruction ? Dans les deux cas, il participe à la violence du monde. Cherche-t-il à s’en dégager ? Cette tentative l’engloutit. Il fait signe vers nous, sans message ni sympathie, comme si la violence du monde ne donnait que sur elle-même. Et pourtant, il y a les couleurs, pourrait-on dire, à la manière de Cézanne (« Et pourtant la nature est belle »). L’endurance des couleurs ouvre sur un destin qui sépare la violence de sa propre perversion.

Quand on dit que les dieux sont morts, je pense tout de suite aux couleurs. Je me dis : le rouge n’est pas mort, le jaune n’est pas mort. Sans doute faut-il être violemment vivant pour entendre ce qui ne meurt pas dans le monde ; et plus vivant encore pour sentir que le monde ne se résorbe pas dans le ravage. Le filigrane qui persiste à vibrer s’ouvre au couteau. La lame du couteau de l’homme dans les peintures d’Éric Corne est le sacrificateur des vieux rites : il se tient à distance, et pourtant la distance l’atteint.

La cérémonie par laquelle un monde se fait sauter allume des oeuvres d’art qu’on contemple à travers les fenêtres ouvertes d’une maison qui semble se confondre avec le temps lui-même, avec la trace obstinée des époques, c’est-à-dire quelques couleurs qu’on identifie, celles de Mondrian, de Francis Bacon ; et aussi des barbelés, des avions qui s’écrasent, des fleuves en feu, des camps, des maisons.

La différence entre la maison et le camp n’est pas si grande dans les tableaux d’Éric Corne, et pourtant cette différence saute aux yeux.

On voit que le monde ressemble à un camp. On voit qu’en un sens il est devenu ce camp de mort où le sacrifice a lieu sans même que les humains y puissent quoi que ce soit. On voit que l’extermination est devenue le fondement des rapports, du temps, de l’espace. On assiste, dans chaque tableau, à la cérémonie d’un sacrifice noir. Et en même temps, une maison nous attire, au coeur même du ravage, une maison rouge comme l’enfance, avec des fenêtres où se joue et se rejoue l’histoire de l’art. Cette maison n’est pas un abri d’illusions. Elle s’offre, en plein péril, comme lieu du saut. C’est en rejoignant le péril qu’on se met, enfin, à habiter le monde.

Yannick Haenel